De
iskrenniyLe 30/04/26 à 16:23:33
@chlochlos tu veux qu'un membre du gouvernement parle ? Soit. Je vais parler alors
Très honorables membres de cette assemblée fictive mais néanmoins respectable (respectable au sens où une chaise bancale reste une chaise) permettez-moi, avant d’entrer dans le cœur du sujet, de ne surtout pas y entrer tout de suite. Car, vous le savez, toute réflexion sérieuse commence par une digression inutile, et toute digression inutile commence elle-même par une observation dont la pertinence est, disons, latente. Prenons par exemple les pingouins. Oui, les pingouins. Ou plutôt, si l’on veut être précis, les manchots, mais enfin, peu importe, car la précision est souvent l’ennemie du remplissage discursif.
Les pingouins, donc, vivent dans des environnements où le froid est tel que même une idée brillante gèlerait avant d’atteindre la moitié de sa phrase. Pourtant, ils persistent. Ils se regroupent, ils marchent d’un pas hésitant mais décidé, et surtout, ils se reproduisent. Et là, mesdames et messieurs, quel spectacle fascinant que la reproduction des pingouins (ou des manchots, mais restons flous). Le mâle, dans un élan de romantisme qui ferait pâlir un poète sous-payé, offre un caillou à la femelle. Un simple caillou. Pas un discours, pas une promesse électorale, pas un rapport de commission interminable : un caillou.
Et je vous le demande : quand avez-vous vu pour la dernière fois un caillou être discuté pendant trois heures dans un hémicycle ? Jamais. Parce que le caillou, lui, va à l’essentiel. Il ne digresse pas. Il ne parle pas de la fabrication des ciseaux. Et pourtant (et c’est là que je voulais en venir sans y venir) la fabrication des ciseaux mérite elle aussi toute notre attention.
Car enfin, une paire de ciseaux, ce n’est pas rien. Deux lames, un pivot, une tension parfaitement calibrée. On pourrait croire que cela coupe simplement du papier, mais non. Cela coupe aussi le silence. Imaginez un artisan, quelque part, peut-être dans un atelier où la poussière danse dans la lumière comme des idées qui n’aboutiront jamais, forgeant ces lames avec une précision méticuleuse. Il chauffe le métal, il le martèle, il le trempe. Il répète ces gestes encore et encore, sans jamais se demander si, au fond, quelqu’un va utiliser ces ciseaux pour découper des coupons de réduction ou des articles de journaux.
Et c’est là que le lien commence à se tisser, lentement, comme un pull que personne n’a demandé mais que quelqu’un tricote quand même. Car que coupe-t-on souvent avec des ciseaux ? Du papier. Et que trouve-t-on sur le papier ? Des articles. Et qui écrit des articles ? Des journalistes. Et parmi ces journalistes, il en est un (un, disons, particulier) que nous appellerons pololesuperbe.
Mais ne nous précipitons pas. Car toute précipitation serait contraire à l’esprit de ce monologue, qui est précisément de ne pas aller droit au but. Revenons un instant aux pingouins, qui, après avoir échangé leur caillou, entreprennent une danse nuptiale. Une danse qui, soyons honnêtes, n’est pas sans rappeler certains débats parlementaires : beaucoup de mouvements, peu d’avancée, mais une détermination admirable.
Pendant ce temps, dans un tout autre registre, quelqu’un fabrique des ciseaux. Peut-être même sans savoir qu’un jour, ces ciseaux serviront à découper un article écrit par pololesuperbe, article qui sera lui-même analysé, commenté, ignoré, puis redécoupé pour en faire un collage approximatif dans un bureau où l’on débat de budgets.
Et c’est là, précisément là, que nous devons nous arrêter ( non pas pour conclure, ce serait prématuré) mais pour contempler la beauté de l’inutile. Car l’inutile, mesdames et messieurs, est souvent ce qui nous occupe le plus longtemps. Prenez cette phrase, par exemple : elle aurait pu être plus courte, mais elle ne l’est pas, et c’est très bien ainsi.
Revenons donc à notre journaliste, pololesuperbe. Un nom qui, avouons-le, évoque à la fois une certaine assurance et une modestie feinte. Il écrit des articles. Il réalise des sondages. Il pose des questions auxquelles personne n’a vraiment envie de répondre, mais auxquelles tout le monde répond quand même, un peu comme lorsqu’on vous demande si vous avez déjà observé la reproduction des pingouins.
Ses articles sont précis, ses sondages sont pertinents, et pourtant —(et c’est là que le bât blesse) il lui manque quelque chose. Non pas du talent, non pas de la motivation, mais une enveloppe. Une enveloppe financière. Une somme d’argent. Un budget, si vous préférez les termes techniques.
Et pourquoi, me direz-vous, devrions-nous lui accorder cette enveloppe ? Excellente question, à laquelle je vais répondre en continuant de ne pas y répondre immédiatement.
Car enfin, si l’on considère le cycle de la vie du pingouin, on observe une chose essentielle : la coopération. Sans coopération, pas de reproduction. Sans reproduction, pas de pingouins. Sans pingouins, moins d’exemples absurdes à utiliser dans des discours comme celui-ci. Et sans exemples absurdes, comment meubler efficacement ?
De la même manière, sans soutien financier, pas de journalisme de qualité. Sans journalisme de qualité, pas d’articles à découper. Sans articles à découper, les ciseaux perdent une partie de leur utilité symbolique. Et sans utilité symbolique, que reste-t-il ? Deux lames qui s’ouvrent et se ferment dans le vide, comme un débat sans conclusion.
Ainsi, en accordant une enveloppe à pololesuperbe, nous ne faisons pas seulement un geste financier. Nous participons à un écosystème. Un écosystème où les pingouins continuent de s’offrir des cailloux, où les artisans continuent de fabriquer des ciseaux, et où les journalistes continuent d’écrire des articles que personne ne lit entièrement mais que tout le monde cite.
Et si cela vous semble tiré par les cheveux (ou par les plumes) c’est probablement parce que ça l’est. Mais après tout, n’est-ce pas là l’essence même de ce discours ?
Je pourrais continuer encore longtemps, évoquer la migration des sardines, la viscosité du miel, ou encore la manière dont certaines chaises grincent plus que d’autres sans raison apparente. Mais je sens que nous approchons doucement, très doucement, imperceptiblement, d’une forme de conclusion.
Alors, dans un ultime effort pour ne pas être trop direct, je dirai simplement ceci : dans un monde où tout semble connecté de manière plus ou moins arbitraire, il serait dommage de rompre cette chaîne fragile en refusant une simple enveloppe à un journaliste qui, lui, fait le lien entre les choses, même les plus absurdes.
Votez donc, non pas par conviction, non pas par logique, mais par respect pour les pingouins, pour les ciseaux, et pour tout ce qui n’a pas vraiment de raison d’être ici, mais qui y est quand même.
Je vous remercie de ne pas avoir écouté attentivement.