De
roycoLe 22/01/26 à 22:15:31
Hier, j'ai rencontré Aimelerouge. Hier, ou il y a quelques jours, je ne sais plus tant le temps ne vaut rien quand règne l'amour.
C'était une de ces matinées ordinaires à la rédaction de WikiVPM. Je faisais tournoyer mon café, froid depuis trop longtemps, en quête d'idées, comme si la lumière pouvait sortir de ma tasse comme le génie sort de sa lampe. Un regard vers l'horloge me rappela que le temps est long lorsque l'on manque d'inspiration. Alors je me suis levé, j'ai feins un sourire à ma voisine, qui n'a pas daigné lever les yeux de son magazine, et je me suis dirigé vers la fenêtre. Si j'avais souhaité m'évader, la porte eut été un moyen hautement plus efficace. Mais mon unique but était de me laisser voguer sur les flots de la pensée. Sur quoi mon esprit allait-il divaguer ? Le ciel souriant, parsemé de quelques nuages dont je pourrais m'amuser à deviner les formes ? Les pigeons amants, dont je pourrais suivre le badinage volage ? Les passants affairés, dont je pourrais tenter de deviner les activités ? Oui, c'est assurément la meilleure idée.
Je plongeais donc mon regard dans la rue, cherchant la cible idéale pour ma flânerie matinale. Lorsque j'aperçu, au coin de la rue, devant chez le fleuriste, à la croisée du boulevard Honoré de Balzac et de la rue de Paradis, une jeune femme distribuant des tracts, je sus que j'avais trouvé ce que je cherchais. Elle était emmitouflée dans son trench-coat rouge d'hiver, un bonnet blanc vissé sur la tête laissant apparaître quelques boucles blondes que le vent balayait délicatement. Que pouvait-elle faire si souriante et si confiante à cette heure de la matinée ? Distribuer des tracts bien sûr, je l'ai vu. Mais quel genre de tract ? Serait-elle une militante de la cause animale ? Je l'imagine aventurière, capitaine d'un navire sillonnant le nord de la mer du Labrador pour défendre la peau des phoques ! Elle ne s'en laisse pas compter par les marins aux bras musclés qui essaient d'agripper les pauvres bêtes tétanisées. Elle fait sonner sa corne de brume pour avertir les animaux de l'arrivée de dangereux prédateurs, elle met son vaisseau en travers des eaux pour ralentir l'avancée des exterminateurs. C'est une corsaire des temps modernes, à la solde de la défense de ce qu'elle appelle "l'innocente humanité" des créatures pourchassées par des humains que l'appât du gain a bestialisé. C'est la Che Guevara du monde animal, le Nelson Mandela de la faune, la... C'est à ce moment précis que je m'aperçus qu'elle avait disparu. Ma respiration se fit plus saccadée, mon rythme cardiaque accéléra, mon esprit s'en voulait d'un tel emportement parce qu'il comprenait à l'instant que, si ce qu'il avait cherché était une occupation, ce qu'il avait trouvé... Pardon... celle qu'il avait trouvé avait en réalité fait sourdre en lui la passion. Ni une, ni deux, je pris l'allée de la liberté qui sépare la fenêtre du bureau de la porte du bâtiment de la rédaction afin de partir à la recherche de ma nouvelle héroïne. En quelques enjambées seulement j'étais arrivé devant le fleuriste.
"Avez-vous vu une jeune femme vêtu de rouge et distribuant des tracts ?" Mon interlocutrice, une octogénaire en quête de tulipes pour une composition florale, me regarda sans comprendre. Je me tournais sur la gauche : je ne voyais rien. Je me tournais sur la droite : rien non plus. Il me faudrait pourtant bien choisir une direction pour espérer retrouver celle qui motivait ma folie. Allez, à droite ! Je fis quelques pas... Non, à gauche ! Je me retournais agacé d'hésiter et de ne pas savoir où aller. Quand soudain je l'ai vu. Son bonnet blanc, puis son visage avenant. Elle n'était ni à droite ni à gauche. Elle était en face, sur le trottoir. Alors je traversais comme un idiot, me faisant alpaguer par un scooter furieux. Un automobiliste bougon dressa son majeur. Mais que voulez-vous messieurs ! La passion à ses raisons et le destin n'attend pas !
Je n'étais plus qu'à quelques mètres d'elle lorsque je subis un coup d'arrêt. Que vais-je lui dire ? Et si elle me prenait pour un fou ? Et si... Son regard croisa la mien. Ma gorge devint sèche, mon estomac se noua, mes tempes palpitèrent effroyablement vite et je sentis une goutte de sueur glisser le long de mon dos.
"Bonjour monsieur". Ses yeux sont gris-verts, son regard hypnotisant. Le froid lui rougie les pommettes ce qui fait resplendir l'éclat de sa peau clair.
"Bonjour monsieur". Ses lèvres s'articulent tendrement face à moi. Ses traits se froncent légèrement. Elle semble inquiète.
"Tout va bien monsieur ?" Elle pose sa main sur mon bras et c'est à ce moment que je réalise que je la fixe béatement depuis trop longtemps. J'essaie d'articuler quelques mots de salutations mais il ne sort de ma bouche qu'une sorte de son inaudible.
"Asseyez-vous monsieur, je vais vous commander un jus de fruit, vous avez besoin de sucre. Vous êtes diabétique ? Vous faites une hypoglycémie ?" Très réactive, elle commanda deux verres de jus d'orange. "J'ai bien besoin d'une petite pause moi aussi".
Nous voici donc assis, l'un en face de l'autre, à la terrasse d'un café, en plein mois de janvier. "Vous n'avez pas de manteau, vous voulez peut-être rentrer ?" Dans ma précipitation j'étais effectivement sorti sans vêtement chaud, réchauffé uniquement par l'objet de ma quête qui était désormais non seulement à mes côtés, mais qui prenait également soin de moi.
"Je veux bien oui, merci beaucoup.
- Ah, vous savez donc parler ! Grand timide que vous êtes !" Je rougis. Elle entre la première dans l'établissement. Nous nous asseyons à une nouvelle table dans un cadre chaleureux rythmé par les premiers notes de Stairway of Heaven.
"Oh mais je suis trop fan !
- Led Zeppelin ?
- J'adore !
- Moi aussi"
Je commence à tapoter sur la table au rythme de la basse. Elle fredonne "Your head is humming and it won't go, in case you don't know". Je ferme les yeux, elle poursuit. "The piper's calling you to join him". Je l'accompagne "Dear lady, can you hear the wind blow, and did you know your stairway lies on the whispering wind". Nos voix se rejoignent pour former une harmonie plus ou moins réussie. Le guitariste intensifie le rythme de ses accords. Le moment crucial de la chanson arrive "When all are one and one is all, to be a rock and not to roll. And she's buying a stairway to heaven". Le haut parleur laisse glisser les dernières notes de la chanson tandis que la main de ma nouvelle muse s'est discrètement attachée à la mienne. Un moment hors du temps qui ne fut interrompu que par les vibrations intempestives de son téléphone.
"Je dois vraiment y aller. Merci pour la chanson. C'était magique." Elle se lève et serre sa veste autour de ses reins. "On se voit samedi soir ? J'ai un meeting de prévu, mais on peut prendre un verre après." Elle me tend une carte avec son numéro.
"Avec grand plaisir. Mais... comment vous appelez-vous ?
- Aimelerouge" chuchota-t-elle en ma faisant une bise sur le joue avant de se faufiler vers la sortie.
"Et deux jus d'orange pour la quatre ! Bah alors mon bon monsieur, on va boire seul finalement?" me lance, goguenard, le serveur. Oui, mais pour peu de temps tant ces deux jus avaient déjà un avant-goût de paradis.
C'était hier, ou il y a quelques jours.
C'était le jour où j'ai rencontré Aimelerouge, le jour où j'ai été cueilli par l'amour.